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Colombier - Casablanca - Maroc

Colombier - 2005

Par Ahmed SAAIDI

A l’instar du « chabbou » (les défuntes cheminées des cimetières Lafarge), l’immeuble Liberté a symbolisé Casablanca. Avec ses superstructures navales, ses dix-sept étages et ses soixante-dix-huit mètres de hauteur, il a marqué, depuis 1950, l’histoire de l’architecture non seulement au Maroc, mais aussi sue le continent noir. Selon son maître d’œuvre, l’architecte Léonard Morandi, cet édifice engoncé dans son élégante enveloppe galbée, constitue « la première expérience africaine à grande hauteur, pour immeuble à appartements ». La fierté d’habiter une ville possédant le building le plus élevé d’Afrique, n’avait d’égal que le confort très élaboré du bâti, son orientation qui « réduit le budget de chauffage », le luxe se ses distributions qui se juge aux nombreux ascenseurs et équipements collectifs, Ses balcons aménagés en « terrasses-jardins », ses « vide-ordures particuliers qui aboutissent à des incinérateurs avec gaines aseptisées », son dernier étage souligné par un ample brise-soleil, etc. Pour la petite histoire, Lemaigre-Dubreuil dont les positions favorables aux nationalistes sont connues, a habité l’un de ces appartements avant d’être assassiné devant la porte de l’immeuble en 1955. En guise de reconnaissance, la Place de révolution française qui a vu son sang versé portera son nom à l’indépendance. Le « Liberté » témoigne de nombreux autres faits qui ont marqué la mémoire collective des Casablancais. Aussi, toute construction proche de lui doit-elle prendre compte d’un certain nombre de contrainte. Les moindres n’étant pas physique. C’est ce que le maître d’œuvre de l’immeuble à usage de bureaux situé sur l’emplacement de l’ancienne station-service (Angle Bd Hadj Omar Riffi – Bd de la Liberté), a essayé de prendre en charge malgré les difficultés inhérentes à pareille tâche. La première touche à la forte et irrépressible tentation de vouloir faire de l’ombre au « 17 étages ». Une envie à laquelle nombre d’architectes qui se sont retrouvés face à un tel choix ont succombé. A Casablanca, leurs méfais sont légion. A vouloir faire mieux que les œuvres marquantes de l’environnement urbain où ils ont inscrit leur production, ils ont fini par friser l’innommable. Horribles furent leurs productions, horrible en a été l’effet sur les bâtis mitoyens. Chose que Abdelouahed Mountassir a évité. Son immeuble en atteste. A preuve, il fait montre d’humilité et de prestance ; deux qualités qui s’inspirent de la « période blanche » de l’auteur mais qui englobent aussi quelques éléments que l’on retrouve dans l’ensemble de son œuvre.

De l’artiste peintre qu’il a été, Mountassir a, en effet, gardé une sensibilité qui transparaît à travers une cohérence thématique et stylistique où l’alternance du marbre, de la pierre et du verre se fondent dans un jeu de volume qu’anime un entrecroisement de lignes et d’encorbellements. Avec une virtuosité élégante, il a donc transcendé les contraintes importées par la mitoyenneté en reformulant les enjeux qui se sont imposés à lui à « Ben Jdia ». Dans ce sens, les brises soleils du dernier étage de son immeuble rappellent ceux conçus par Morandi. Les lignes droites soulignant les façades permettent, quant à elle, de faire la jonction entre le galbe des balcons du « Liberté » et la roideur de celui du Crédit du Maroc. Le pan-vitré qui se laisse voir du boulevard de la Résistance confère, pour sa part, beaucoup de grâce à cet immeuble de 7 étages dont l’assise foncière est de 425 mètres-carrés et dont la surface plancher avoisine les 3.612 mètres-carrés. La division de ce pan-vitré en deux parties distinctes reliées par des bandes blanches imprime au bâti une humilité, sans laquelle il aurait défiguré le paysage alentour, comme d’autres immeubles proches le font sans états d’âme. Pour arriver à un tel résultat, Mountassir qui s’est fait une solide réputation dans le domaine de l’habitat social avec les projets Nassim. Omar Ibn El Khattab et Koréa et, dans le domaine culturel, en signant le projet de théâtre Idrissia à Casablanca et de l’Institut supérieur de musique et d’arts chorégraphiques à Rabat et en cosignant celui de la Bibliothèque nationale, a dû transgresser certains règles actuellement en vogue. Lesquelles, sous couvert de la défense d’un modernisme débridé ou de la sauvegarde d’un passéisme inhibiteur, réduisent la créativité architecturale à une vaine virtuosité formelle sans profondeur historique et sans ancrage présent. Une simple lecture des éléments de la façade de l’immeuble du Bd Hadj Omar Riffi, témoigne, à contrario, d’une quête de modernité, assumée par le maître d’œuvre non comme un simple pastiche, mais comme l’expression d’une sincérité qui se nourrit de la volonté manifeste de participer à l’émergence d’un style architectural qui permettrait à la capitale économique de relier son passé néo mauresque et art déco, à son présent.